Extraits

bouquinlumiere La Mesure du Possible est un roman déguisé en recueil de nouvelles (ou le contraire). Appelons ça un « roman de nouvelles », dont chaque chapitre est une histoire à part entière, bien qu’intégrée dans un tout homogène. Découvrons-les dans l’ordre, si vous le voulez bien.

Les chapitres

On s’habitue à tout

Sid, 9 ans (et demi), raconte avec ses mots d’enfant le grand bouleversement qui va s’abattre sur sa petite ville perdue et délabrée, et sûrement bien au-delà. Peut-on s’habituer à tout ? Même au pire ? Même à l’impossible ?

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Mon grand-père dit toujours qu’on s’habitue à tout. Je sais pas si c’est vrai, mais ça doit l’être, sinon il le dirait pas.

Quand Papa a perdu son travail parce que les mines ont arrêté, on a déménagé dans une maison plus petite. Alors, au début, ma sœur Rose et moi, on dormait dans la même chambre. Il y avait une grande horloge qui faisait tic tac très fort. Ma sœur n’arrivait pas à dormir à cause du bruit. Moi non plus, au départ, et puis après, ça me berçait.

Je ne sais plus vraiment quand ça a commencé. Papa disait que le temps était déréglé. Moi, je pensais que, cachées dans les nuages, il y avait des grandes roues dentées, comme celles de l’horloge, qui, des fois, se bloquaient, et c’est pour ça que le temps ne fonctionnait pas bien.

Tous les grands parlent du temps. Ils se croisent dans la rue, soulèvent leur chapeau ou leur casquette, font semblant d’être contents de se voir, et disent « Il fait chaud, hein ? » ou « Y a plus d’saisons ! ».

Je crois que si je veux grandir, il faut que je m’intéresse au temps. Mais moi, les saisons, j’en connais que deux ; quand il neige et quand il neige pas.

C’est aux vacances d’octobre qu’on a vraiment remarqué qu’il faisait très chaud. En fait, j’avais jamais vu autant de jours qui se suivent sans devoir mettre un pull et un manteau. Et les gens disaient : « Oh là là il fait chaud, on a jamais eu un mois d’octobre comme ça. »

Et puis il y a eu le gros nuage noir.

Huile sur bois Pourquoi un individu viendrait, chaque samedi depuis plus de dix ans, au musée juste pour photographier sans autorisation le même tableau ? Tom Lindemanns, chef de la sécurité, a bien envie de tirer cela au clair... Mais que vient faire la confiture de rhubarbe là dedans ?

Huile sur bois

Pourquoi un individu viendrait-il chaque samedi dans ce musée pour simplement y photographier sans autorisation une même œuvre ? Tom Lindemanns, chef de la sécurité, a bien l’intention de tirer cela au clair. Mais que vient faire la confiture de rhubarbe là-dedans ?

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Tom Lindemanns s’impatientait. Son dos lui faisait mal et ses jambes semblaient faites de plomb. Il serrait les bras, sa banale chemise bleue s’étant indécemment décorée d’auréoles aux aisselles. Heureusement, sa réglementaire cravate rouge s’accordait à merveille avec le papier peint jaune et défraîchi. Mais le bruit infernal et sournois de la climatisation ne risquait pas de le calmer.

— Bon, accouche ! aboya-t-il à nouveau. Avoue que tu avais l’intention de voler ce putain de tableau !

Si une réponse s’était faite entendre, elle serait venue d’une douloureuse association de couleurs et de matières, d’un mauvais goût qui touchait au divin, enveloppant un corps malingre surmonté d’une tête encadrée de cheveux gras et ornée de deux yeux chafouins qui avaient bien dû voir passer trente-cinq années. À cet instant précis, son identité demeurait un mystère.

— Putain mais c’est quoi ton nom ? beugla Tom. Ça fait une heure qu’on est là ! Une heure ! Et t’as pas dit un foutu mot !

Il resta un instant en arrêt, fixant son inexpressif suspect. Puis recula sa chaise.

— Je te propose un arrangement, suggéra-t-il d’un ton adouci. Tu nous expliques ton petit manège et on n’appelle pas les flics.

Malheureusement, bien que responsable de la sécurité du musée, pour appeler les forces de l’ordre et leur présenter un suspect, il fallait autre chose que des présomptions et des photos non autorisées.

Or, il n’avait rien de mieux qu’une intuition et un beau délit de sale gueule. Son « suspect » était moche et n’avait pas la tête d’un fana de musées, de surcroît pas celle d’un passionné de la Renaissance flamande. Ce laideron devait être bien incapable de faire la différence entre une annonciation et une descente de croix, entre les écoles flamande et florentine et devait penser que la tempera était un dessert.

— Ça fait au moins dix ans que je te vois ici chaque semaine à prendre photo sur photo, toujours de cette même foutue toile ! lança-t-il, sardonique. Si c’est pas un repérage pour un vol, c’est quoi ? T’es juste un peu taré ? Genre autiste ?

Un rire gras surgit de derrière lui.

2_huilesurbois (3)Marque déposée

Jusqu’où peut-on suivre une idée ? Jusqu’où peut-elle nous emmener ? Monsieur C., publicitaire en manque de reconnaissance, va emprunter un chemin que personne avant lui n’avait découvert.

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Marque déposée : Marque dont les caractéristiques ont été déposées auprès d’un organisme officiel, afin de les protéger. Le propriétaire d’une marque dûment déposée et enregistrée bénéficie d’un droit exclusif sur sa marque. Ce droit s’apparente à un monopole puisqu’il est absolu, spécialisé et perpétuel.

En général, les définitions ne servent pas à introduire les histoires. Elles s’attaquent à des domaines beaucoup moins divertissants. Et en général les histoires sont empreintes de moralité et de bons sentiments. Mais pas celle-ci. Pas cette fois.

C’est, néanmoins, un grand honneur que d’avoir reçu l’autorisation de la relater.

Elle commença à 10 heures et 21 minutes, en plein cœur de la capitale, dans une salle cossue et feutrée d’une modeste mais dynamique agence de publicité dont le nom n’a eu aucune importance.

L’auteur n’ayant reçu l’autorisation de ne dévoiler ni l’identité ni la description de l’individu, il sera mystérieusement nommé « Monsieur C. » dans les pages qui vont suivre.

Monsieur C., donc, était un jeune publicitaire à la renommée anecdotique, la créativité bouillonnante et la motivation sans limites.
Se donnant l’air confiant, armé de toute sa conviction, il présentait au reste de l’agence trois propositions de noms révolutionnaires, de logos léchés et de slogans ourlés pour une nouvelle ligne de boissons gazeuses, ultime étape avant la rencontre avec leur client (dont l’auteur n’a pas reçu l’autorisation de dévoiler le nom).

Il usait de termes ciselés pour vanter la facilité d’utilisation et de déclinaison d’un logo circulaire, bleu et rouge, et la dynamique qu’il véhiculait. Il prônait les mérites du nom terminant en « i », qui portait en lui-même empathie et synergie. Il sautillait de proposition en proposition, fier de semer l’embarras dans son public sûrement conquis tant le choix serait difficile entre ses trois merveilles.

Plutôt content de lui, il termina son argumentaire en quittant des yeux les grands panneaux contrecollés arborant fièrement son travail et ses trouvailles et se suspendit aux lèvres de son directeur.

Puis il s’y agrippa, lorsqu’il perçut que la prise n’était pas assurée.

De brefs échanges de regards animèrent l’assistance, composée comme suit : la secrétaire de direction, la secrétaire de la secrétaire de direction, sa secrétaire stagiaire préposée au café, un illustrateur, deux créatifs quelconques et le jeune neveu du plus gros actionnaire de l’agence, en stage de découverte pour éviter de perdre son temps pendant les vacances.

Puis, le directeur se fendit d’un long soupir qui renvoya à tous l’image d’une enclume tombant sur le sable.

— C’est très bien. Très beau travail, lança-t-il pour-tant, jovial.

Mais il changea brutalement d’attitude :

— … si l’on veut passer les six prochains mois en procès pour plagiat et perdre tous nos clients !

— Mais… Mes logos collent parfaitement à l’esprit du produit ! argumenta Monsieur C. Vous n’aimez pas ce nom ? Ni ce slogan ? Tenez, celui-là, il est génial, non ? Il génère de l’empathie, il est rassembleur…

— Oui, C., oui. Tout est génial. Génial. Mais tous ces logos, ces noms… EXISTENT DÉJÀ ! Tous appartiennent à des marques concurrentes de notre client ! Ça porte un nom : le plagiat. Les droits d’auteur, les marques déposées, ça te parle ? Et il faut tuer qui pour avoir un putain de café ?

La secrétaire de direction jeta un regard évocateur à sa propre secrétaire, qui le reporta sur sa stagiaire qui se leva d’un bond et alla s’affairer au fond de la salle. La seconde se pressa le nez de désespoir quand elle entendit la troisième déchirer une dosette de sucre. Hérésie ! Le directeur n’en prenait jamais. Elle la rejoignit aussi-tôt pour une séance de réprimande, décidant qu’on ne pouvait vraiment confier aucune tâche d’importance à une stagiaire. La secrétaire de direction, observant leur petit manège, se massa les pommettes d’épuisement, certaine maintenant qu’on ne pouvait déléguer aucun travail digne de ce nom à qui que ce soit. Puisqu’il fallait tout faire soi-même si l’on voulait que ce fût bien fait, elle se leva à son tour. Les deux créatifs anodins, ravis d’avoir un concurrent de moins dans la course à la promotion, sourirent sournoisement. L’illustrateur, qui griffonnait à l’aide d’un crayon hors de prix une jeune fille dénudée tenant une lourde épée, trouva effectivement que les trois logos, surtout le dernier, rond, rouge et bleu, ressemblait trait pour trait à celui d’une marque que l’auteur n’a pas reçu l’autorisation de citer.

Quant au neveu du plus gros actionnaire de l’agence, il sourit de satisfaction, parvenu à faire intégralement passer son crayon 2B au travers de sa gomme.

Monsieur C., lui, vola en éclats. Toutes ces journées à réfléchir, toutes ces heures à imaginer, ces litres de café sans sucre et tous ces petits papiers jaunes munis d’une bande collante – dont l’auteur n’a pas reçu l’autorisation de nommer la marque – couverts de notes nocturnes n’avaient servi à rien. Son compteur mental cliqueta.Cette scène, il la vivait pour la centième fois.

Bon, d’accord, peut être pas cent. Mais bien trente.

Comme une vieille habitude, l’Humiliation se rappela à son bon souvenir. Elle s’arma d’une batte de base-ball, descendit le long de son œsophage et se mit méthodiquement à lui attendrir l’estomac.

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