La Mesure du Possible, contes absurdes et petites fêlures invisibles, un roman de Bertrand B.

LA MESURE DU POSSIBLE

contes absurdes & petites fêlures invisibles

Un roman de nouvelles étranges, cyniques et fantastiques pour tenter de répondre, le sourire aux lèvres, à ces questions :
Y a-t-il une troisième voie entre le bien® et le mal® ?
Peut-on s'habituer à tout ?
Et quel rapport avec les croquettes pour chat ?

"C'est malin, diablement créatif et jubilatoire"

Du Bruit Dans Les Oreilles (lire la chronique & l'interview)

"[...] un si joli talent d'écriture que sitôt la dernière page tournée, le lecteur se précipite pour recommencer"

L’Écho du Pas-de-Calais de Juin 2014 (lire l'article)

"Lisez donc Bertrand B. Ce type est délicieusement frappadingue."

Patrice Dauthie, auteur (lire l'article)

"[...] un humour subtil, et qui pose un véritable regard sur notre société."

Whoozone (lire la chronique & l'interview)

L'histoire(s)

La Mesure du Possible est un roman déguisé en recueil de nouvelles (ou le contraire). Appelons ça un "roman de nouvelles", dont chaque chapitre est une histoire à part entière, bien qu'intégrée dans un tout homogène. Découvrons-les dans l'ordre, si vous le voulez bien. Mettez le doigt dans l'engrenage :


On s'habitue à tout

Sid, 9 ans (et demi), raconte avec ses mots d'enfant le grand bouleversement qui va s'abattre sur sa petite ville perdue et délabrée, et sûrement bien au-delà. Peut-on s'habituer à tout ? Même au pire ? Même à l'impossible ?
lire l'extrait

Mon grand-père dit toujours qu'on s'habitue à tout. Je sais pas si c'est vrai, mais ça doit l'être, sinon il le dirait pas.

Quand Papa a perdu son travail parce que les mines ont arrêté, on a déménagé dans une maison plus petite. Alors, au début, ma sœur Rose et moi, on dormait dans la même chambre. Il y avait une grande horloge qui faisait tic tac très fort. Ma sœur n’arrivait pas à dormir à cause du bruit. Moi non plus, au départ, et puis après, ça me berçait.

Je ne sais plus vraiment quand ça a commencé. Papa disait que le temps était déréglé. Moi, je pensais que, cachées dans les nuages, il y avait des grandes roues dentées, comme celles de l'horloge, qui, des fois, se bloquaient, et c'est pour ça que le temps ne fonctionnait pas bien.

Tous les grands parlent du temps. Ils se croisent dans la rue, soulèvent leur chapeau ou leur casquette, font semblant d'être contents de se voir, et disent « Il fait chaud, hein ? » ou « Y a plus d’saisons ! ».

Je crois que si je veux grandir, il faut que je m'intéresse au temps. Mais moi, les saisons, j’en connais que deux ; quand il neige et quand il neige pas.

C’est aux vacances d’octobre qu’on a vraiment remarqué qu’il faisait très chaud. En fait, j’avais jamais vu autant de jours qui se suivent sans devoir mettre un pull et un manteau. Et les gens disaient : « Oh là là il fait chaud, on a jamais eu un mois d'octobre comme ça. »

Et puis il y a eu le gros nuage noir.


Huile sur bois

Pourquoi un individu viendrait-il chaque samedi dans ce musée pour simplement y photographier sans autorisation une même œuvre ? Tom Lindemanns, chef de la sécurité, a bien l'intention de tirer cela au clair. Mais que vient faire la confiture de rhubarbe là-dedans ?
lire l'extrait

Tom Lindemanns s'impatientait. Son dos lui faisait mal et ses jambes semblaient faites de plomb. Il serrait les bras, sa banale chemise bleue s'étant indécemment décorée d'auréoles aux aisselles. Heureusement, sa réglementaire cravate rouge s'accordait à merveille avec le papier peint jaune et défraîchi. Mais le bruit infernal et sournois de la climatisation ne risquait pas de le calmer.

— Bon, accouche ! aboya-t-il à nouveau. Avoue que tu avais l'intention de voler ce putain de tableau !

Si une réponse s'était faite entendre, elle serait venue d'une douloureuse association de couleurs et de matières, d'un mauvais goût qui touchait au divin, enveloppant un corps malingre surmonté d'une tête encadrée de cheveux gras et ornée de deux yeux chafouins qui avaient bien dû voir passer trente-cinq années. À cet instant précis, son identité demeurait un mystère.

— Putain mais c'est quoi ton nom ? beugla Tom. Ça fait une heure qu'on est là ! Une heure ! Et t’as pas dit un foutu mot !

Il resta un instant en arrêt, fixant son inexpressif suspect. Puis recula sa chaise.

— Je te propose un arrangement, suggéra-t-il d’un ton adouci. Tu nous expliques ton petit manège et on n'appelle pas les flics.

Malheureusement, bien que responsable de la sécurité du musée, pour appeler les forces de l'ordre et leur présenter un suspect, il fallait autre chose que des présomptions et des photos non autorisées. Or, il n'avait rien de mieux qu’une intuition et un beau délit de sale gueule. Son « suspect » était moche et n'avait pas la tête d'un fana de musées, de surcroît pas celle d’un passionné de la Renaissance flamande. Ce laideron devait être bien incapable de faire la différence entre une annonciation et une descente de croix, entre les écoles flamande et florentine et devait penser que la tempera était un dessert.

— Ça fait au moins dix ans que je te vois ici chaque semaine à prendre photo sur photo, toujours de cette même foutue toile ! lança-t-il, sardonique. Si c’est pas un repérage pour un vol, c'est quoi ? T’es juste un peu taré ? Genre autiste ?

Un rire gras surgit de derrière lui.


Marque déposée

Jusqu'où peut-on suivre une idée ? Jusqu'où peut-elle nous emmener ? Monsieur C., publicitaire en manque de reconnaissance, va emprunter un chemin que personne avant lui n'avait découvert.
lire l'extrait

Marque déposée : Marque dont les caractéristiques ont été déposées auprès d'un organisme officiel, afin de les protéger. Le propriétaire d'une marque dûment déposée et enregistrée bénéficie d'un droit exclusif sur sa marque. Ce droit s'apparente à un monopole puisqu'il est absolu, spécialisé et perpétuel.

En général, les définitions ne servent pas à introduire les histoires. Elles s'attaquent à des domaines beaucoup moins divertissants. Et en général les histoires sont empreintes de moralité et de bons sentiments. Mais pas celle-ci. Pas cette fois.

C'est, néanmoins, un grand honneur que d'avoir reçu l'autorisation de la relater.

Elle commença à 10 heures et 21 minutes, en plein cœur de la capitale, dans une salle cossue et feutrée d'une modeste mais dynamique agence de publicité dont le nom n'a eu aucune importance.

L’auteur n’ayant reçu l’autorisation de ne dévoiler ni l’identité ni la description de l’individu, il sera mystérieusement nommé « Monsieur C. » dans les pages qui vont suivre.

Monsieur C., donc, était un jeune publicitaire à la renommée anecdotique, la créativité bouillonnante et la motivation sans limites.Se donnant l’air confiant, armé de toute sa conviction, il présentait au reste de l’agence trois propositions de noms révolutionnaires, de logos léchés et de slogans ourlés pour une nouvelle ligne de boissons gazeuses, ultime étape avant la rencontre avec leur client (dont l’auteur n’a pas reçu l’autorisation de dévoiler le nom).

Il usait de termes ciselés pour vanter la facilité d'utilisation et de déclinaison d'un logo circulaire, bleu et rouge, et la dynamique qu'il véhiculait. Il prônait les mérites du nom terminant en « i », qui portait en lui-même empathie et synergie. Il sautillait de proposition en proposition, fier de semer l'embarras dans son public sûrement conquis tant le choix serait difficile entre ses trois merveilles.

Plutôt content de lui, il termina son argumentaire en quittant des yeux les grands panneaux contrecollés arborant fièrement son travail et ses trouvailles et se suspendit aux lèvres de son directeur.

Puis il s'y agrippa, lorsqu'il perçut que la prise n'était pas assurée.

De brefs échanges de regards animèrent l’assistance, composée comme suit : la secrétaire de direction, la secrétaire de la secrétaire de direction, sa secrétaire stagiaire préposée au café, un illustrateur, deux créatifs quelconques et le jeune neveu du plus gros actionnaire de l’agence, en stage de découverte pour éviter de perdre son temps pendant les vacances.

Puis, le directeur se fendit d’un long soupir qui renvoya à tous l'image d'une enclume tombant sur le sable.

— C'est très bien. Très beau travail, lança-t-il pour-tant, jovial.

Mais il changea brutalement d’attitude :

— … si l'on veut passer les six prochains mois en procès pour plagiat et perdre tous nos clients !

— Mais... Mes logos collent parfaitement à l'esprit du produit ! argumenta Monsieur C. Vous n'aimez pas ce nom ? Ni ce slogan ? Tenez, celui-là, il est génial, non ? Il génère de l'empathie, il est rassembleur...

— Oui, C., oui. Tout est génial. Génial. Mais tous ces logos, ces noms... EXISTENT DÉJÀ ! Tous appartiennent à des marques concurrentes de notre client ! Ça porte un nom : le plagiat. Les droits d'auteur, les marques déposées, ça te parle ? Et il faut tuer qui pour avoir un putain de café ?

La secrétaire de direction jeta un regard évocateur à sa propre secrétaire, qui le reporta sur sa stagiaire qui se leva d'un bond et alla s'affairer au fond de la salle. La seconde se pressa le nez de désespoir quand elle entendit la troisième déchirer une dosette de sucre. Hérésie ! Le directeur n'en prenait jamais. Elle la rejoignit aussi-tôt pour une séance de réprimande, décidant qu'on ne pouvait vraiment confier aucune tâche d'importance à une stagiaire. La secrétaire de direction, observant leur petit manège, se massa les pommettes d'épuisement, certaine maintenant qu'on ne pouvait déléguer aucun travail digne de ce nom à qui que ce soit. Puisqu’il fallait tout faire soi-même si l'on voulait que ce fût bien fait, elle se leva à son tour. Les deux créatifs anodins, ravis d'avoir un concurrent de moins dans la course à la promotion, sourirent sournoisement. L'illustrateur, qui griffonnait à l’aide d’un crayon hors de prix une jeune fille dénudée tenant une lourde épée, trouva effectivement que les trois logos, surtout le dernier, rond, rouge et bleu, ressemblait trait pour trait à celui d’une marque que l’auteur n’a pas reçu l’autorisation de citer.

Quant au neveu du plus gros actionnaire de l'agence, il sourit de satisfaction, parvenu à faire intégralement passer son crayon 2B au travers de sa gomme.

Monsieur C., lui, vola en éclats. Toutes ces journées à réfléchir, toutes ces heures à imaginer, ces litres de café sans sucre et tous ces petits papiers jaunes munis d’une bande collante – dont l’auteur n’a pas reçu l’autorisation de nommer la marque – couverts de notes nocturnes n’avaient servi à rien. Son compteur mental cliqueta.Cette scène, il la vivait pour la centième fois.

Bon, d'accord, peut être pas cent. Mais bien trente.

Comme une vieille habitude, l’Humiliation se rappela à son bon souvenir. Elle s'arma d'une batte de base-ball, descendit le long de son œsophage et se mit méthodiquement à lui attendrir l'estomac.


Un peu (de) mort (fine)

Je me suis retrouvé mort ce matin, au beau milieu de mon salon. Non, pas exactement au milieu. Ma mort fut un choc, je ne m'y attendais vraiment pas. Heureusement, on était dimanche.
lire l'extrait
 

Que s’était-il passé ? Pas facile de faire le tri dans mes souvenirs avec un mal de crâne pareil, mais il me semble que j'étais en pleine conversation avec mon oreiller qui, du haut de son confort incomparable, me reprochait la biture de la veille.

C’est sûrement un bruit sourd au salon qui m'a tiré de ma traditionnelle gueule de bois dominicale. Je me souviens m'être levé péniblement, avoir enfilé les fringues pas fraîches de la veille et avoir traversé le couloir en me demandant lequel de mes chats avait encore pu causer une catastrophe.

Je l’admets, dernièrement, ma mémoire m’a fait défaut. Sûrement à cause de l’âge ou des excès éthyliques de mon célibat.

En revanche, ce qui vient de se passer est une certitude : je suis entré dans le salon et je me suis retrouvé, mort, au pied du canapé.

Je n'ai rien vu venir. Je persiste à le dire, je ne m'y attendais vraiment pas !

Qui s'y attendrait ? Mettez-vous à ma place, juste une minute : rien ne laissait présager ma mort. Pas à court terme, du moins.

Mais alors, qu'est-ce qui avait bien pu me tuer ? Pour l’instant, rien ne m’apparaissait évident. Ce n’est pas comme si je luttais contre une maladie – je n’en ai pas de connues –, que je vivais sous les bombes ou que je faisais partie du Syndicat du Crime.

Je n'avais rien vu, rien senti et aucun détail anormal ne se faisait remarquer. Je ne disposais d’aucun indice.

Après un rapide coup d’œil, rien n’avait l’air de manquer : l’écran plat était toujours accroché au mur, mon baladeur numérique trônait sur le meuble en résidu de bois compressé scandinave à côté de la liseuse et de l'ordinateur portable. Même mon portefeuille, laissé ouvert sur la table basse – cette habitude me perdra – était encore bien là.

Le léger bordel de la pièce semblait le même qu’à la fin de la soirée de la veille : quelques verres sales, des bols de miettes, une bouteille vide d’un excellent Whiskey et quatre autres d’un délicieux Merlot. Mon dernier apéro. Il est fâcheux que je n’en aie aucun souvenir, pas même des invités.

Et merde, regardez moi ça ! Qu'est ce que j’allais faire de moi, de mon cadavre gisant là, comme une négligence ? J’entendais presque déjà les mouches me tourner autour, toutes disposées à faire ce que la nature attendait d’elles.

C'était clair, il me fallait agir. Je ne savais pas ce que je devais faire, mais je devais le faire vite.


Gustave

Des insomnies, des lumières, une vieille maison, une croyance, une présence, une absence. Un paradoxe. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.
lire l'extrait

On était samedi soir, et tout le monde était très occupé à s’amuser. Maquillage peaufiné pour les unes, look décontracté étudié pour les uns, la parade de séduction tenait sa vitesse de croisière. Les autres, les accouplés, n’étaient pas en reste, concentrés à reluquer ailleurs ou à surenchérir de réussite personnelle ou sociale. Coqs et poules étaient lâchés et la basse-cour était un bel appartement du centre-ville, enluminé d’un mélange de design suédois et de bric-à-brac bobo, sonorisé des meilleurs tubes des années 80 qui revenaient – malheureusement ? – à la mode chez les trentenaires.

Lui, par contre, ne faisait qu’acte de présence.

Il était là parce qu’on ne refuse pas une invitation un samedi soir, de surcroît quand on n’a rien de prévu. Ça ne se fait tout simplement pas de n’avoir aucune activité sociale, alcoolique ou sexuelle un samedi, surtout à 30 ans et sans enfant. C’est une question de convenance et d’étiquette, on est tout de même au vingt-et-unième siècle, merde.

Et il s’en était plutôt bien sorti, le protocole avait été respecté à la lettre : arriver en retard, sourire à son hôte, saluer les connaissances, se servir un verre en demandant des nouvelles et écouter les réponses en les ponctuant d’un « ah », d’un « hm », ou d’un « carrément ! » toutes les sept secondes.

Son acte de présence rempli, il restait maintenant assis sur le canapé et gardait les yeux rivés sur son Whisky-Coca. En général, il détestait l’idée de mettre du second dans le premier, mais celui-là était si dégueulasse que c’était sa seule chance de se rendre utile, puisque le vin était infect et la bière roturière.

Il posa lentement son verre sur la table basse, fit jaillir à coup de cure-dent une mini saucisse d’un bol en inox, tenta d’avoir l’air sociable en conservant un sourire et justifia sa solitude par un air absorbé et méditatif. Mais l’évidence est sournoise : s’amuser n’est pas une activité mécanique, comme repasser une chemise ou conduire une voiture. Cela nécessite un certain état d’esprit, une implication totale.

Or, ce soir-là, pas une once de son karma n’était dédiée aux joies des relations humaines. L’esprit n’a finalement que peu de mémoire vive à offrir et le sien était si intensément concentré sur l’inquiétude qu’il n’y avait plus de place pour quelque chose d’aussi superficiel que les humains qui évoluent dans ce genre de soirée.


Avant l'Après

L'Amour : un bien grand mot ! Jusqu'où peut-il nous emmener ? Qu'est-on prêt à faire, pour lui ? Quels sacrifices pour ne pas le perdre ? Ne JAMAIS le perdre ?
lire l'extrait

La lame se targue d’un arrogant « 440 STAINLESS STEEL » pour tenter de justifier son coût exorbitant. Elle appartient à un couteau de l’armée qui sent encore bon le neuf et la graisse : manche antidérapant, lame avec scie de deux millimètres d’épais et de dix-neuf centimètres de long, fourni dans son étui en cuir. Un bon gros tranchoir tout droit sorti d'un surplus militaire, vendu quarante-huit heures plus tôt et trente-cinq kilomètres plus loin comme le nec-plus-ultra du magasin. J’ai le même à la maison, vous le donnerez à vos petits-enfants, faites-moi confiance, il coupera encore comme un rasoir quand nous serons tous entre quatre planches.

Une magnifique escroquerie bonimentée de langue de maître, car ce couteau – de merde, disons-le tout net – avait été vendu pour onze fois son coût de fabrication, de production et de charges annexes, mais avec le sourire et en liquide.

Néanmoins, que le lecteur se rassure, sa lame est parfaitement apte à traverser la couche graisseuse et l’espace intercostal d’un être humain de taille moyenne, à l’embonpoint justifié par une quarantaine bien entamée, bon père de famille et employé sédentaire du secteur tertiaire.

Acérée et déterminée, elle reflète dans un coup d’éclair argenté la lumière de l'unique lampadaire de la morne et triste impasse alors que son propriétaire la lève un peu plus haut, le manche bien serré dans sa main droite. Les doigts de sa main gauche, eux, sont presque blancs tant ils agrippent impitoyablement le revers de la veste de sa victime, plus ou moins assise à terre dans une posture fort peu gracieuse, conséquence d’une courte poursuite et d’une entorse tombée fort mal-à-propos.

L’agressé respire vite, et fort. Tout comme son agresseur. Sauf que lui, il hésite.

Tuer un homme n'est jamais une mince affaire. En tout cas pas en Occident, pas à notre époque et pas à l'arme blanche. Bien que cela revienne à la mode, ce n'est tout de même pas quelque chose à prendre à la légère pour le commun des mortels, surtout quand il s'agit de la première fois.

Or, indéniablement, l'agresseur ci-présent subit son dépucelage. Il a d'ailleurs tout du puceau, engoncé dans son manteau gris parfaitement ajusté, à visage découvert, chaussé de mocassins, sans gants et sans aucune expérience malgré l'entraînement intensif procuré par vingt ans de meurtres télévisuels et scénarisés.

Et puis, cela ne facilite pas cette intronisation, tuer cet homme est à l’encontre de tous ses principes. Une éducation bourgeoise et feutrée, catholique et soyeuse, une vie entière de respect des règles – excès de vitesse mis à part, bien sûr – et un parcours professionnel tout en caresses buccales ne conduisent pas de façon naturelle à poignarder un homme rondouillard et sans histoire dans une impasse sordide puant la pisse, les ordures, la bouffe pour chat séchée et le gasoil.

Mais on ne revient pas sur une décision. C'est important, d'assumer ses décisions. Ça aussi, c’est le résultat d’une bonne éducation. Sa maman a souvent insisté là-dessus.

De toute façon, il ne peut plus reculer. Franchement, il aurait l’air de quoi s’il s’excusait maintenant ? Rhô, je suis désolé, je vous ai pris pour un autre, tenez, vous avez laissé tomber votre portefeuille, je vous prie encore de bien vouloir m’excuser, n’en parlons plus, je vous dépose quelque part ?


Fêtes de fins damnées

C'est ici que s'achève le chemin : à la fin. La fin ultime, la fin où tout s'explique, se révèlent les mécanismes, s'achèvent des trajectoires.
lire l'extrait

Bon.

Il doit se rendre à l’évidence, il est mort. Le raisonnement pour y parvenir est d’une implacable logique.

Son seul souvenir est une lumière blanche aveuglante qui a précédé ce qui occupe maintenant son champ de vision.

Il ne sent pas son corps, comme s’il n’en avait pas, comme s’il n’existait pas. Pourtant, les informations transmises par ses yeux sont sans appel : ses mains sont là, ses pieds aussi. Et tout le reste, dans sa plus parfaite nudité et sans pilosité aucune.

Presque tout le reste, car il n’a ni pénis, ni poitrine, ni vagin (ni rectum, pour peu que ça intéresse quel-qu'un). Pour se donner un genre, c’est donc par pure convention machiste que nous l’appellerons, pour l’instant, il.

Il n’a pas froid. Il n’a pas chaud. Il n’a ni faim, ni soif. Il ne perçoit aucune odeur, aucun son.

Donc, il est mort.

Il n’a mal nulle part. Or, passé un certain âge, quand on n’a mal nulle part, c’est qu’on est mort. Aucun moyen de se rappeler, bien sûr, d’où il tient ça, mais ça ressemble à une parole d’évangile. Il n’a aucun souvenir, ni aucune idée du nom qu’il devait porter auparavant. Ni même de ce qu’est un nom.

Donc, il est mort.

Il est seul, osons dire « comme un con », debout sur ce sol blanc, indistinct et abstrait, devant ce grand mur tout aussi blanc, indistinct et abstrait, dont les limites ne lui apparaissent pas évidentes, tout aussi blanches, indistinctes et abstraites.

Face à lui, cette muraille de pureté est flanquée d'une petite porte en bois, d’une banalité à toute épreuve, légèrement entrouverte, d’où s’échappe un rai de lumière orange, intriguant, attirant, sûrement chaud et probablement confortable.

Donc, il est mort. Il se tue à se le répéter.


Formats

En vrai papier

On peut le toucher et tourner les pages avec ses doigts, aux éditions Fleur Sauvage. Disponible sur amazon, le furet du nord, la FNAC et au vol à l'étalage.

En livre numérique

Retrouvez la Mesure du Possible en pièces détachées et en e-book sur amazon kindle et FNAC kobo !

En livre audio

C'est en feuilleton et exclusivement sur Book d'Oreille ! Il paraît même que c'est gratuit...

L'auteur

Né en 1978, Bertrand B. est graphiste, musicien, grand voyageur, aime le thé, le rock finlandais, les chats et raconter des histoires. Entre Neil Gaiman et Pierre Desproges, James Morrow et Svetislav Basara, Borges ou Kafka, il crée un univers atypique et absurde pour y jouer avec les trajectoires de ses personnages décalés.

suivre Bertrand B. sur facebooksuivre Bertrand B. sur twitter

Contacter Bertrand B.

Vous aimez la mesure du possible ? Vous détestez Bertrand B., surtout sa désagréable habitude de ne pas fermer le dernier bouton de son polo ? Vous vous posez des questions sur ses histoires ou sur votre avenir ? Exprimez-vous ici !

Votre nom (obligatoire)

Votre courriel (obligatoire)

Sujet

Votre message

Actu

Bertrand B. a partagé la photo de David Lecomte. ... Voir plusVoir moins

Du 29 04 16  ·  

Lire sur Facebook

Salut. Désolé, je peux pas t'identifier sur la photo que j'ai publiée. Hésite pas à la chercher. Et/ou à me.demander en ami...c'est toi qui vois. ... Voir plusVoir moins

Du 24 04 16  ·  

Lire sur Facebook

Petite critique (déjà ancienne) fort agréable de "La Mesure du Possible" que je découvre sur amazon, sur lequel j'avoue n'aller que rarement.

"Que dire sur ce bouquin qui enchaine des histoires reliées les unes aux autres, si ce n'est que je n'avais encore jamais rien lu de pareil ?
« La mesure du possible » est une succession de récits atypiques et déroutants (un peu barrés, aussi) m'ayant tour à tour fait glousser, arquer les sourcils, froncer les paupières, secouer la tête en souriant, chacun de ces récits m'entrainant gentiment vers le suivant où je n'avais aucune idée de ce que j'allais découvrir.
Ce fut une lecture intéressante, riche, qui laisse des marques et pousse à la réflexion, et puis, c'était totalement innovant pour moi, qui d'ordinaire, me prélasse dans un genre littéraire complètement différent. En tout cas, j'ai désormais une pensée amusée pour l'auteur chaque fois que je vois un piéton traverser la chaussée en diagonale ^^ "

Merci mystérieuse Lee-Woo ! Aucun commentaire ne pouvait me rendre plus heureux que "jamais encore rien lu de pareil" :) ...
... Voir plusVoir moins

Du 7 04 16  ·  

Lire sur Facebook

Indices et Bonus

Vous avez fini de lire La Mesure du Possible et, comme Monsieur C., vous en voulez un peu plus ? Voici quelques anecdotes et détails pour lecteurs déjà avertis, sous peine de gâcher quelques surprises. Caressez Euclide, il sait tout...

On s'habitue à tout

Cette photo prise par l'auteur lui a inspiré instantanément "On s'habitue à tout". Une demi-heure après l'avoir capturée sur l'autoroute, il se mit à rédiger sa première histoire. Et puis il y a eu le gros nuage noir, fumée d'incendie dans une plaine, près des mines
Ne sachant comment se faire passer pour le diable, le démon se présente en s'inspirant d'une traduction littérale de la chanson "Sympathy for the Devil" des Rolling Stones : "Please allow me to introduce myself I'm a man of wealth and taste I've been around for long, long years [...] Pleased to meet you Hope you guess my name"
Un dessin de la délicieuse AnnShoo que lui a inspiré la lecture d'On s'habitue à tout : anshoo

Huile sur Bois

Le nom de l'adjointe du conservateur, Corie d'Horace, provient d'un poisson, le corydoras, qui présente une fâcheuse tendance a traîner au fond des aquariums et à s'y nourrir de la merde qui y tombe.
Tom Lindemanns ne réapparaît pas qu'au Paradis de "Fêtes de fins damnées", où l'on apprend qu'il est mort écrasé par la Mercedes rouge du boucher cannibale d'"Un peu de mort fine", en sortant de chez Jan après son cambriolage. Il est également l'ami d'enfance du propriétaire de la maison de "Gustave". L'aviez-vous remarqué ?

Marque déposée

Le nom de "Monsieur C." a été choisi pour trois raisons : il est l'archi-petit-fils du Carolus qui a vendu le parchemin à Huygens (on l'apprend dans "Un peu de mort fine"), il fait référence au nom de l'auteur, B., et bien entendu au copyright.

Un peu de mort fine

Le boucher cannibale mélomane ne parviendra évidemment pas à se venger de Pol, puisqu'il percute, donc, Tom Lindemanns sortant du cambriolage des preuves de Jan orchestré par Corie. On suppose alors qu'il est arrêté par la police et qu'il passe un certain temps derrière les barreaux : une fouille chez lui amènera un écheveau de preuves quant à son implication dans la disparition d'un cadavre non identifié.

Gustave

Le début de cette histoire est presque vrai : le père de l'auteur lui a effectivement raconté cette histoire lorsqu'il était enfant et la description de la maison est à l'identique, belle et bien construite sur "le chemin des Anglais".

Une question subsiste : Gustave revient-il en colère parce que le propriétaire à brûlé la lettre ou parce qu'il s'est fait jeter comme un malpropre de l'Au-delà dans "Fêtes de fins damnées" ? Est-il vraiment parti à cause de la rénovation de la cuisine ?

La description physique de Gustave est inspiré d'un autoportrait d'un peintre militaire allemand de la Grande Guerre nommé Max Gehlsen.

Avant l'Après

Si le démon rencontré au bar, Azragäl, est en congé, c'est bien pour se reposer de l'épuisant combat avec Razamoth conduisant aux évènements relatés dans "Un peu de mort fine".

Fêtes de fins damnées

L'auteur avant son baptême de l'air à bord du Triple Whisky. Oui, il existe bel et bien et décolle de Coffs Harbour, Nouvelles Galles du Sud, en Australie. Rassurez-vous, il est en parfait état et appartient à l'exquis John Harris. Photo Skye Harris : L'auteur à  bord du Triple Whisky